LES DEUX SERPENTS

(G. Audebrand, I. Ravier)

Les deux serpents1


    De nombreux mythes (1) montrent la lutte entre le principe solaire et le serpent, figuré parfois sous la forme d’un dragon. Dans l'Egypte antique, le serpent Apophis se présentait comme l'adversaire du trajet à travers le ciel de la barque de Râ, dieu soleil. Il s'agissait pour Râ et ses suivants de contrer les menées d'Apophis afin que le cours régulier de la marche solaire se poursuive, ce mythe symbolisant les courants duels animant la manifestation cyclique : lumière et ténèbres. La mythologie grecque évoquait Python, serpent gigantesque, aux prises avec Apollon, le dieu solaire. Plus près de nous, l'histoire d'Yvain le Chevalier au lion mettait en scène un lion, animal solaire, et un serpent se combattant, Yvain venant sauver le premier et terrasser le second. Cette lutte entre le clair et l'obscur et le rôle qui y est dévolu au serpent font que l'on considère assez couramment le serpent comme un emblème maléfique, certainement également en raison du rôle qui lui est imparti dans la Genèse, où il cause la chute d'Adam et Eve (2).
    Cependant, ce point de vue n'est que partiel et s'en tenir à lui fausse la compréhension du symbolisme du serpent. L'un des caractères du symbolisme est en effet de parvenir à réunir sur une même représentation synthétique des sens opposés (3). Le mot « symbolisme » vient du grec syn bolein, « jeter ensemble » : il correspond à une union d'aspects semblant opposés mais en réalité complémentaires, comme les deux parts d'un couple. La dualité la plus fondamentale est celle de l'essence et de la substance, du yang et du yin des extrêmes-orientaux, dont la lumière et les ténèbres ne sont que des figurations spéciales, permettant de remonter à leur signification universelle. Ainsi, si le sens ténébreux du serpent est le plus connu, un autre lui est associé, celui de la lumière. En ce sens, si les traditions citées montrent des serpents obscurs, elles mentionnent également des serpents de nature lumineuse. En Egypte antique, l'uraeus, le cobra protecteur, se trouvait placé au sommet de la couronne du Pharaon, prêtre et roi (voir figure page suivante). Chez les Grecs, un serpent s'enroulait autour du bâton d'Asklépios, le dieu guérisseur, ce bâton ayant le pouvoir de soigner. Un symbolisme proche se retrouve dans l'Ancien Testament, où Yahweh indique à Moïse de se faire un serpent d'airain érigé au sommet d'un poteau, sa contemplation suffisant à sauver de la morsure mortelle de multiples autres serpents qui accablaient les Hébreux (4). Dans la tradition chrétienne, tant le Christ que Satan sont représentables par des serpents (5). Le symbole de l'amphisbène, un serpent à deux têtes luttant entre elles dont l'une est mise en rapport avec le Christ, l'autre avec Satan, signale le lien profond et inaltérable entre les deux et leur source unique, tout comme le yang et le yin sont tirés d'un fond unique. 
    Le Zodiaque, expression dans notre monde d'un modèle de portée universelle, traduit à sa manière ce double aspect du serpent, reptile sur lequel René Guénon fait remarquer qu'il « a eu, à des époques fort reculées, une importance qu'on ne soupçonne plus aujourd'hui » (6). Si l'on retrouve l'ophidien dans le symbolisme du signe du Scorpion, ce dernier ne rend compte que du visage ténébreux du symbole. A regarder les représentations des signes zodiacaux, l'on s'aperçoit qu'au moins un autre peut être assimilé au seprent. Il s'agit du Lion, signe solaire et lumineux venant compléter celui du Scorpion et dont la forme rappelle l'uraeus égyptien :

Signe zodiacal du Lion

Signe zodiacal du Lion

    La représentation du serpent dans le Zodiaque ne se limite pas au Lion et au Scorpion. Il s'agit dans cet article d'en traiter.

20 pages.

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(1) Rappelons que les mythes ne sont pas des inventions, des produits de l'imagination, mais des formes exprimant des archétypes présidant au cours du monde manifesté. Voir : René Guénon, Aperçus sur l'Initiation, Editions traditionnelles, chapitre XVII, Mythes, mystères et symboles. Retour au texte.

(2) Voir : Genèse, 3. Retour au texte.

(3) Voir : René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, éd. Gallimard, chapitre XXX, Le renversement des symboles, pages 200 et 201. La plus fondamentale des « oppositions » en question (en réalité des complémentarités) se réalise entre le Yin et le Yang. Retour au texte.

(4) Nombres, 21: 7-9. Les multiples serpents représentent l'attraction vers le domaine de la multiplicité. Cette attraction cause la mort car qui dit multiple dit changeant, donc naissant et mourant. Le serpent d'airain étant placé au sommet de l'axe vertical, il représente le pôle et l'unité, ainsi que la réintégration en ces « lieux », là où les vicissitudes de la vie et de la mort cessent, sont éteintes. Voir sur le serpent d'airain : L. Charbonneau-Lassay, Le Bestiaire du Christ, Albin Michel, chapitre cent huitième, Le serpent d'airainRetour au texte.

(5) Jean 3: 14-5 : « Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé ». Apocalypse, 20: 1-2 : « Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l'abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans ». Retour au texte.

(6) René Guénon, Symboles de la Science sacrée, éd. Gallimard, chapitre XX, Sheth, page 138. Retour au texte.


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